söndag 1 november 2026

RÉACTION DE NOTRE COMPATRIOTE, LA JOURNALISTE Salwa Cherif À MON TÉMOIGNAGE SUR LES ANNÉES DE BRAISE EN MAURITANIE.


Je redecouvre à chaque fois le récit de ton expérience avec la même tristesse, la même incompréhension : pourquoi? Comment peut on en arriver à un tel niveau de cruauté? Comment peut-on être aussi vil? Et quand je traverse Djewol, si paisible, j'ai du mal à imaginer que de telles horreurs aient pu s'y produire...

Merci de maintenir cette mémoire vivante. Ces récits doivent être transmis à notre jeunesse. Il faut qu'on trouve le moyen... C'est documenté, les victimes qui ont survécu sont là, leurs familles sont là, il faut trouver les outils pour communiquer de façon globale sur leur expérience, avant, après, leurs vies, les conséquences du g*énocide, leur résilience... Et atteindre tout le monde, dans toutes les langues.
Grâce à votre persévérance, les négationnistes sont complètement decredibilisés, et, crois-moi, c'est une victoire en soi...

EVOIR DE MÉMOIRE SUR NOS ANNÉES DE BRAISE:Mes nuits d'interrogatoires à la gendarmerie (La suite)


Après quelques minutes de concertation entre nos geôliers, nous fûmes de nouveau embarqués dans le camion, sans savoir quelle serait notre prochaine destination. Nous prenions ainsi le chemin de la compagnie de gendarmerie de Kaëdi.

À notre arrivée, nous retrouvâmes les camarades arrêtés lors de la première vague du 28 octobre 1986. Ils étaient entassés dans une petite pièce, sombre, sale et à peine éclairée. Nous nous installâmes à même le sol. Malgré les circonstances, ces retrouvailles eurent quelque chose de réconfortant. Nous avions tant de choses à nous raconter, tant de questions à poser. Ils voulaient connaître les nouvelles du village ; nous cherchions à comprendre ce qui s'était passé depuis leur arrestation et ce qu'ils avaient subi dans les locaux de la gendarmerie.
Nous les interrogions sur leurs conditions de détention et sur les séances d'interrogatoire. Ils nous expliquèrent que les questions des enquêteurs revenaient inlassablement sur les mêmes sujets : la manifestation du 27 octobre 1986 à Jowol, nos relations avec les FLAM, ainsi que les noms de certains militants négro-mauritaniens recherchés par la police politique.
Plusieurs camarades me firent alors une confidence qui n'avait rien de rassurant : mon nom revenait régulièrement dans les interrogatoires. Selon eux, je devais me préparer à subir un « interrogatoire musclé », expression qui, dans le langage des geôliers, ne laissait guère de place au doute. Il fallait comprendre : la torture. La gendarmerie savait déjà que j'avais participé à l'organisation de la marche et que j'en étais l'un des initiateurs et dirigeants.
J'accueillis ces avertissements avec calme, du moins en apparence. Nous continuâmes à discuter, à plaisanter et même à rire, comme si rien de grave ne se préparait. C'était peut-être notre manière de résister à la peur. Dans ces moments d'incertitude, l'humour devenait une forme de courage, et le rire, une manière de rappeler à nos geôliers qu'ils pouvaient nous enfermer, mais qu'ils n'avaient pas encore réussi à nous dépouiller de notre humanité.
C'est alors que le commandant de la compagnie de gendarmerie, un lieutenant nommé Leytou Ould Seyyid qui passait devant son bureau, fut alerté par nos éclats de rire. Furieux, il fit irruption dans notre cellule. Il frappa violemment la porte et se mit à vociférer. Il ordonna à ses subordonnés de récupérer tous nos effets personnels : turbans, grands boubous, montres et autres objets.
Puis, dans un accès d'autorité, il nous lança :
« C'est fini, les vacances ! Vous êtes en prison. Je ne veux plus entendre aucune voix ni aucun bruit ici ! »
Sur ces mots, il ressortit précipitamment, suivi de ses « gorilles », comme nous appelions familièrement ses subordonnés.
Mais son intervention ne produisit pas l'effet escompté. Loin de nous intimider, elle suscita entre nous des regards complices et quelques sourires étouffés. Certains camarades allaient même jusqu'à imiter sa démarche et sa posture autoritaire, histoire de tourner en dérision cette mise en scène du pouvoir.
Nous poursuivîmes la soirée dans un calme relatif, mais l'angoisse était bien présente. Deux de nos camarades, mon oncle Ibra Mifo Sow et mon cousin Ba Mohamed Abou dit Prof, étaient toujours retenus pour interrogatoire. Nous n'avions plus aucune nouvelle d'eux. Leur absence pesait sur nous. Dans ces circonstances, chaque heure de silence devenait une source d'inquiétude.
La nuit s'installa progressivement. Certains détenus finirent par s'endormir, épuisés par les événements. D'autres restaient éveillés, plongés dans des pensées interminables, des interrogations et de profondes méditations. Chacun tentait de trouver le sommeil ou, à défaut, un peu de paix intérieure. Quelques-uns avaient même fini par croire que nous étions oubliés dans cette cellule.
Mais vers trois heures du matin, à cette heure où les hommes semblent particulièrement vulnérables et où les abus peuvent se commettre à l'abri des regards, des bruits de bottes vinrent brusquement déchirer le silence.
Des gendarmes frappèrent violemment à notre porte en criant :
« Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Tous les nouveaux détenus dehors ! »
Nous nous levâmes précipitamment et sortîmes. Un grand camion nous attendait devant la porte. Sans autre explication, nous fûmes embarqués à nouveau. Cette fois, notre destination était la brigade de gendarmerie située dans le quartier Moderna de Kaëdi. Une nouvelle série d'interrogatoires nous y attendait.
À peine arrivés, nous fûmes dépouillés de nos vêtements et de nos effets personnels. Nos bagues, bracelets, montres, chaînettes et cigarettes furent confisqués. Ils récupérèrent également notre argent. On nous prit absolument tout, comme si l'on voulait nous priver jusqu'au dernier signe de notre identité.
Puis on nous jeta dans un mitard dépourvu de fenêtres et d'électricité, un espace confiné où l'air semblait avoir été entièrement consommé. Nous étions entassés les uns contre les autres, comme des sardines dans une boîte, dans une obscurité si profonde qu'il était impossible de reconnaître son voisin autrement qu'à sa voix.
La chaleur devint rapidement insupportable. Nos corps ruisselaient de sueur. Celle-ci s'accumulait sur le sol et formait de petites flaques au pied de la porte. L'air manquait. Nous respirions difficilement, chacun cherchant désespérément une bouffée d'oxygène.
Au bout de quelques instants, l'un de nos camarades, A. G. Wélé, s'effondra. Il venait de perdre connaissance.
Nous appelâmes les gendarmes à l'aide. Ils finirent par intervenir, le sortirent de la cellule et l'allongèrent devant la porte. À l'aide de turbans et de morceaux de carton, ils commencèrent à l'éventer pour tenter de le ramener à lui.
La situation était devenue si suffocante que chacun d'entre nous souhaitait presque être appelé le premier pour l'interrogatoire. Non pas par empressement à répondre aux questions des enquêteurs, mais simplement pour sortir de ce véritable four et respirer quelques instants à l'air libre.
Le hasard voulut que je sois convoqué parmi les premiers, en compagnie d'Ousmane Amadou Kane et de Thiaylé Sow. C'était le début de la confrontation avec les enquêteurs.
Je découvris le commandant de la brigade, le maréchal des logis-chef Ould Bamba, un Maure blanc, accompagné d'un autre maréchal des logis, un Négro-Africain du nom de Thiam D., originaire de Dioudé.
Le commandant me dévisagea longuement. Il semblait surpris par mon apparence physique et devait sans doute s'attendre à trouver devant lui un adversaire beaucoup plus imposant. J'étais plutôt de constitution frêle, un véritable poids plume. Il décida finalement de confier mon interrogatoire à Thiam, prétextant qu'il avait envie de fumer et de prendre un peu l'air.
Thiam commença par les questions habituelles d'identification.
Il me demanda mon nom. Je lui communiquai celui qui figurait sur mon état civil, tout en refusant de lui révéler mon sobriquet, pourtant le plus populaire et le plus connu : Kaaw.
Après avoir recueilli les renseignements sur mes parents et ma profession, il aborda la question essentielle :
— Avez-vous participé à la manifestation ?
Je répondis par l'affirmative.
Il enchaîna alors sur les raisons de notre mobilisation. Je lui expliquai qu'il s'agissait d'une manifestation spontanée, organisée en guise de protestation contre l'arrestation arbitraire de nos camarades.
Il avait devant lui une liste de noms. Il commença à m'interroger sur mes relations avec certaines personnalités et certains militants : Amadou Alpha Ba, Ibra Mifo Sow, le professeur Saydou Kane, El hadj Sidi Ngaïdé, Modi Cissé, Hassette Sall et... Kaaw Touré.
Connaissais-je ces personnes ? Quels rapports entretenais-je avec elles ?
Je lui répondis que je les connaissais toutes, puisqu'il s'agissait de mes oncles et de mes amis.
À propos du professeur Seydou Kane, je ne pus m'empêcher de lui répondre avec une pointe d'ironie :
« Mais qui ne connaît pas Seydou Kane en Mauritanie ? »
Puis vint le dernier nom de la liste : Kaaw Touré.
Je connaissais évidemment très bien cette personne, puisqu'il s'agissait tout simplement de moi, en chair et en os !
Thiam sembla soudain comprendre quelque chose. Il me regarda avec étonnement et s'exclama en pulaar :
— Ko aan woni Kaaw Touré ?
(C'est toi-même qui es Kaaw Touré ?)
Je lui répondis sans hésitation :
— Ko miin tigi woni Kaaw.
(Oui, c'est bien moi-même, Kaaw.)
Sa réaction fut immédiate. Il se tourna vers son chef et cria en hassaniya :
« Chef ! Arraay Kaaw ! Il est là ! »
Autrement dit : « Chef, viens voir Kaaw ! Il est là ! »
Je vis dans ses yeux une satisfaction difficile à dissimuler. Il semblait particulièrement heureux d'avoir enfin identifié celui qu'il recherchait. À ses yeux, il venait de mettre la main sur une sorte de petit « Abou Nidal », un personnage qu'il imaginait sans doute beaucoup plus dangereux que le jeune homme frêle qui se tenait devant lui.
Son chef, Ould Bamba, qui était parti fumer, revint précipitamment. Il semblait avoir du mal à croire ce qu'on venait de lui annoncer. Il me regarda de haut en bas, comme pour s'assurer que j'étais bien celui qu'il recherchait.
Il s'assit sur sa table et appela à haute voix deux autres gendarmes, dont un certain Hammady, manifestement pour renforcer l'intimidation.
Il m'ordonna de me déshabiller et de ne garder que mon caleçon. Puis il donna des instructions à ses hommes : me passer les menottes, les serrer fortement et m'attacher les mains derrière le dos.
Avant de passer aux choses sérieuses, Ould Bamba entreprit de me faire la morale.
Il avait remarqué que j'étais élève en classe de terminale et que je devais passer le baccalauréat à la rentrée scolaire. Son ton se fit alors presque paternel. Il me dit que je faisais fausse route, que j'étais encore jeune et que je devais plutôt me consacrer à mes études avant de m'engager dans la politique.
Il poursuivit en affirmant que les dirigeants des FLAM qui nous manipulaient n'étaient que de simples cadres mécontents. Selon lui, le Manifeste du négro-mauritanien opprimé n'était qu'un instrument de chantage, un tissu de mensonges grossiers. Il soutenait qu'il n'existait pas de racisme en Mauritanie.
Il me promit même la liberté si j'acceptais de lui dire toute la vérité, de tout avouer et de collaborer avec les enquêteurs.
Je l'écoutais à peine. Je ne le regardais même pas. Je demeurais silencieux, campé sur mes positions. Je savais que derrière ce discours paternaliste se cachait une volonté de nous faire renoncer à nos convictions, de nous isoler de nos camarades et de nous amener à nous désolidariser de notre engagement.
Je refusais toute collaboration avec eux.
Ould Bamba revint alors à la question qui semblait obséder les enquêteurs depuis le début :
— Avez-vous participé à la manifestation ?
La question était simple. Mais derrière elle se cachait tout un système de suspicion, de répression et d'intimidation.
Je savais que mon calvaire ne faisait que commencer.
À suivre...
Kaaw Touré


DEVOIR DE MÉMOIRE: COLONEL YALL.

À la mémoire du feu Colonel Yall Abdoulaye Alassane, l’un des officiers les plus valeureux et des figures les plus emblématiques de l’armée mauritanienne, rappelé à Dieu le 29 octobre 1985.


Le Colonel Yall Abdoulaye Alassane fut un homme de devoir, de courage et d’honneur, dont la disparition a laissé un vide immense dans les cœurs et dans l’histoire.
Une question, lourde de sens et chargée d’amertume, demeure : si le Colonel Yall Abdoulaye Alassane était encore parmi nous, Taya et ses sbires auraient-ils osé semer la terreur, répandre tant de sang et faire couler autant de larmes dans son Fouta natal ?
L’histoire ne se réécrit pas avec des hypothèses, mais le souvenir des hommes de courage nous rappelle que certaines absences pèsent bien au-delà d'une vie.
Que la terre lui soit légère et que le Tout-Puissant l'accueille dans Son infinie miséricorde.
Yoo Allah haarnu mo aljanna.
À jamais dans nos prières, dans nos pensées et dans notre mémoire.
Nos pensées les plus affectueuses et fraternelles accompagnent notre sœur et amie, Aïssata Abdoulaye Yall , ainsi que toute sa famille, à qui nous renouvelons notre profonde sympathie et notre solidarité dans le souvenir de cet illustre disparu.
Que sa mémoire demeure éternelle.
Demain il fera jour et la lutte continue!

LA VILLE DE VÄXJÖ EN SUÈDE


C'est ici, le 8 juillet 1999, que j'ai posé pour la première fois le pied sur le sol suédois. Une date, un lieu, un instant qui marquent le début d'une belle aventure humaine, politique et intellectuelle. C'est dans cette ville que j'ai poursuivi mes études universitaires, forgé une partie de mon parcours et eu le privilège de décrocher mon tout premier emploi en tant qu'enseignant.

Aujourd'hui encore, chaque retour à Växjö est une plongée dans le temps, une douce remontée des souvenirs, un rendez-vous avec une partie de moi-même que les années n'ont jamais effacée.
Au cœur du Småland, cette terre de forêts, de lacs et de légendes, berceau de grands écrivains suédois tels qu'Astrid Lindgren et Vilhelm Moberg, Växjö conserve pour moi une âme toute particulière.
Växjö n'est pas seulement la première ville suédoise que j'ai découverte. Elle est aussi l'un des lieux où ma vie a pris un nouveau départ. Et chaque fois que je la retrouve, c'est un peu de mon passé que je retrouve, avec émotion, gratitude et tendresse.❤️🇸🇪
Bon week-end et bon Halloween à tous et toutes sous la protection divine, depuis Växjö.

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VÄXJÖ! : Det var här, den 8 juli 1999, som jag för allra första gången satte min fot på svensk mark. Ett datum, en plats, ett ögonblick som kom att bli början på ett vackert mänskligt, politiskt och intellektuellt äventyr.
Det var i denna stad som jag fortsatte mina universitetsstudier, lade grunden till en del av min livsresa och fick förmånen att erhålla mitt allra första arbete som lärare.
Än i dag innebär varje återkomst till Växjö en resa tillbaka i tiden, en stillsam återupplevelse av minnen och ett möte med en del av mig själv som åren aldrig har kunnat sudda ut.
I hjärtat av Småland, detta landskap av djupa skogar, glittrande sjöar och sägner, hembygd för några av Sveriges stora författare, såsom Astrid Lindgren och Vilhelm Moberg, har Växjö en alldeles särskild plats i mitt hjärta.
Växjö är inte bara den första svenska stad jag fick lära känna. Det är också en av de platser där mitt liv tog en ny riktning och började ett nytt kapitel. Och varje gång jag återvänder dit är det som om en del av mitt förflutna återvänder till mig – med värme, rörelse, tacksamhet och ömhet.❤️🇸🇪
Önskar er alla en riktigt fin helg och en glad Halloween, under Guds beskydd och välsignelse.

HABIB OULD MAHFOUDH : UN JUSTE S'EN EST ALLÉ, MAIS LES JUSTES NE MEURENT JAMAIS

Ma rencontre avec feu Habib Ould Mahfoudh, du Calame

Il y a vingt-quatre ans, jour pour jour, nous quittait notre Habib national.
J'ai rencontré Habib pour la première fois au printemps 1994, à Dakar, à l'hôtel Miramar, en compagnie d'autres journalistes mauritaniens venus participer à un séminaire organisé par Panos dans la capitale sénégalaise.
À vrai dire, je l'avais déjà rencontré bien avant cette entrevue,

à travers ses écrits courageux, son style exceptionnel et ses prises de position indépendantes. Je l'avais découvert au fil de ses articles, admiré pour sa liberté de ton et, sans même le connaître personnellement, je l'avais déjà adopté dans mon cœur.
Ce jour-là, j'ai découvert un homme peu bavard, sympathique, chaleureux et constamment souriant. Il m'écoutait avec une attention presque religieuse, sans jamais m'interrompre. Il parlait peu, fumait beaucoup et hochait régulièrement la tête pour m'encourager à poursuivre. Son silence était celui d'un homme qui écoute, réfléchit et respecte la parole de l'autre.
À la fin de mon intervention, il me dit :
« Kaaw, je t'ai écouté et entendu. Je partage entièrement toute votre analyse. Il y a du racisme d'État dans notre pays. Je l'ai toujours écrit et dénoncé dans notre journal. J'ai été le premier journaliste mauritanien à écrire sur les massacres au sein de l'armée en 1990 et sur la mort de vos camarades à Oualata. On me prend d'ailleurs pour un Maure flamiste. Ce sont des imbéciles et des incompétents qui nous dirigent. »
Je fus profondément surpris, presque étonné, par la franchise et la lucidité de cet homme que je découvrais. Il partageait l'essentiel de notre analyse et de notre constat sur la question nationale et sociale en Mauritanie. Aucune réserve, aucun préjugé, aucune complaisance. Quel contraste avec l'image caricaturale que certains Maures entretenaient à l'égard de notre mouvement !
En homme libre et en grand intellectuel, il m'avoua n'avoir jamais adhéré à la campagne malhonnête et mensongère menée contre les FLAM. Il me raconta ensuite les dessous de cette campagne antiflamiste, savamment entretenue au sein de la communauté beydane, où notre mouvement était présenté comme une organisation de « diables et d'extrémistes ».
Habib n'avait pas peur des FLAM ni des Flamistes. Bien au contraire, il nous comprenait parfaitement et ne nourrissait aucun préjugé à notre égard. Il me confia même qu'il comptait parmi ses anciens camarades de promotion et amis plusieurs militants flamistes. Il me demanda de leurs nouvelles.
Je lui permis ainsi de renouer le contact avec l'un de nos camarades, son ancien ami de l'École normale supérieure (ENS), contraint de quitter le pays après la répression de 1986 et devenu, depuis, un haut fonctionnaire au sein du système des Nations unies.
J'ai immédiatement admiré son indépendance d'esprit, son humanisme, son courage intellectuel et, surtout, cette chaleur humaine qui forçait naturellement l'estime et le respect.
Habib Ould Mahfoudh fut l'un des premiers journalistes mauritaniens à révéler, dans la presse nationale, les atrocités commises contre les populations noires de Mauritanie. Il le fit dans un article historique publié dans _Mauritanie Demain_, dont le numéro fut censuré par le pouvoir de Nouakchott.
Si ma mémoire est bonne, le dossier spécial portait ce titre particulièrement évocateur : « Arabes-Négro-africains : faillite d'un mariage de raison ».
Il fallait, à cette époque, du courage, de l'indépendance et une certaine idée de la patrie pour oser briser ainsi le mur du silence et dénoncer publiquement les injustices.
Après une longue et chaleureuse conversation, je lui remis toute une documentation comprenant nos textes fondamentaux, notre littérature politique, nos publications et nos déclarations de presse. Il en fut particulièrement heureux et me remercia chaleureusement. Il me communiqua ses coordonnées, me promit de donner toute leur place à nos contributions intellectuelles dans le débat national et m'invita à lui faire parvenir régulièrement nos publications et déclarations.
Après notre entrevue, il m'accompagna jusqu'à la salle de réception, où je devais rencontrer deux autres journalistes mauritaniens : Moussa Ould Abdou, du journal Al Bayane, et Ahmed Aly Ould Jiddou, du journal Al Mouraqib.
Toujours taquin, fidèle à son humour malicieux, il lança devant ses deux confrères :
« Kaaw, fais attention avec ces jeunes hommes ! Moussa est un ancien MND reconverti et Ahmed, un ancien officier baathiste. »
Nous éclatâmes tous de rire.
C'est sur cette belle image, empreinte de complicité, d'humour et de chaleur humaine, que nous nous sommes quittés. C'est ainsi que je garde encore Habib dans ma mémoire : souriant, fraternel, libre et profondément humain.
Nous avions maintenu le contact après son retour au pays. Comme promis, je lui faisais régulièrement parvenir toutes nos publications. Le Calame fut d'ailleurs censuré un jour à la suite de la publication d'une longue contribution des FLAM que je lui avais adressée par voie postale. Il s'agissait de notre droit de réponse au fameux article intitulé « Dialogue processuel », publié par le MND-UFP et signé par Mohamed Ould Maouloud et feu Ba Boubakar Moussa. Notre contribution portait un titre particulièrement incisif : « Le MND, de la lutte des classes à la lutte des places ».
Habib est parti, mais il n'est jamais mort.
Comme pour souligner le caractère singulier de son destin, il nous a quittés à la veille de la Toussaint, cette fête consacrée au souvenir des morts. Même face à la mort, Habib serait-il resté cet éternel anticonformiste ?
Habib est parti trop tôt, bien avant l'heure. La Mauritanie avait encore tant besoin de lui, de sa plume, de son courage, de son intelligence et de cette liberté de penser qui faisait sa singularité.
Mais, en bons croyants, nous nous inclinons devant la volonté divine et disons :
« À DIEU nous appartenons et à LUI nous retournons. »
Et comme le disait le poète Birago Diop :
« Les morts ne sont pas morts. ».
Habib ! Quel homme tu fus! Tu portais si justement ton prénom, qui évoque l'amour, l'affection et l'attachement sincère. Tu étais un homme de cœur, de conviction et de vérité.
Tu étais unique dans ton univers médiatique. Ta liberté de ton, ton indépendance intellectuelle et ton humanisme ont fait de toi une voix singulière dans le paysage journalistique mauritanien. Tu as laissé derrière toi un immense vide que nous n'avons toujours pas réussi à combler.
La patrie libre et réconciliée saura se souvenir de toi.
Adieu, notre Habib !
Un juste de moins !
Et la lutte continue.

DEVOIR DE MÉMOIRE : NOS ANNÉES DE BRAISE 30 octobre 1986 : le jour de mon arrestation.


I. L'aube d'un jour funeste

Dès les premières heures de la journée du 30 octobre 1986, bien avant la prière de Fadjr, notre maison familiale, celle de l'imam de Jowol, était déjà encerclée par une vingtaine de gardes et de gendarmes lourdement armés. Toute la nuit, des individus inconnus, enturbannés, avaient rôdé autour de notre domicile, comme des ombres annonciatrices d'un mauvais présage.
Vers sept heures du matin, un adjudant-chef maure, accompagné de deux gardes armés jusqu'aux dents, pénétra dans notre maison. Mon père était assis sur son tapis de prière, le transistor à proximité, absorbé par les nouvelles du jour. Les hommes le saluèrent avant de lui annoncer qu'ils étaient venus me chercher.
Mon père leur demanda de patienter dehors, le temps de m'informer de leur présence. Il entra dans notre appartement, où j'étais assis aux côtés de ma mère et de mes petits frères et sœurs. Je venais tout juste de terminer mon petit déjeuner.
Il s'approcha de moi et me dit en pulaar :
« Be ngarii ! » — Ils sont venus !
Cette annonce ne provoqua ni surprise ni affolement dans la famille. Depuis plusieurs jours, je m'attendais à cette visite et à mon arrestation, au lendemain de notre manifestation contre le régime militaire. Moralement, j'étais préparé à cette éventualité. Je savais que notre engagement pouvait nous conduire derrière les barreaux, mais cette perspective ne m'avait pas détourné de mes convictions.
J'embrassai ma mère, mes petits frères et sœurs, puis leur dis au revoir. C'était un moment douloureux, mais je m'efforçais de rester digne et de ne rien laisser paraître de mes émotions.
Ma mère me regarda et me dit en pulaar :
« Min kalfiniima Allah. ». Autrement dit : « Nous te confions au Bon Dieu. »
Puis, avec cette force morale qui caractérisait sa personnalité, elle ajouta une parole dont l'écho ne m'a jamais quitté :
« Si jamais j'ai dérogé, ne serait-ce qu'un seul jour, à ma dignité, que tu ne reviennes pas de cette épreuve ! »
Ces paroles, chargées de foi, de dignité et de courage, furent pour moi une véritable bénédiction. Elles me donnèrent la force d'affronter l'inconnu qui m'attendait.
Réconforté par les prières de ma mère, je sortis de la maison. Les hommes armés m'attendaient devant la porte. Ils m'ordonnèrent de les suivre et se disposèrent autour de moi, m'enfermant dans un véritable étau humain.
Je quittai ainsi le domicile familial sous les regards hagards et inquiets de mes parents, de mes oncles, de mes tantes, de mes frères et de mes sœurs, tous accourus pour assister à la scène.
Ma mère, indignée par ce déploiement de force disproportionné, ne put contenir sa colère. Elle lança aux hommes, d'une voix forte, des reproches cinglants, mêlés de piques et de quolibets :
« Vous n'avez pas honte de mobiliser toute une armée pour arrêter un gosse qui n'a même pas dix-huit berges? »
Ce furent les dernières paroles que j'entendis avant de franchir le seuil de notre domicile familial.
Je ne savais pas encore ce que l'avenir me réservait. Mais je savais que, ce matin-là, je ne quittais pas seulement la maison de mes parents : je franchissais le seuil d'une épreuve qui allait marquer durablement ma vie.
II. Le crime de parenté
Notre escorte se dirigea ensuite vers le domicile d'un autre camarade figurant sur la liste des personnes recherchées : Diallo Ibrahima Hamma, plus connu sous le sobriquet de Baba Samba yari Kenkeli.
Mais Baba Samba était absent.
Faute de mettre la main sur lui, les gendarmes décidèrent d'emmener son père. Puisque le fils n'était pas là, le père allait donc prendre sa place !
Ainsi s'exerçait ce que je ne peux appeler autrement qu'un crime de parenté : être arrêté, humilié ou puni non pour ses propres actes, mais simplement parce qu'on est le père, le fils ou le proche d'une personne recherchée.
Un gendarme particulièrement zélé, du nom d'Abou Thioub, métis hartano-pulaar originaire de Kiffa, se distinguait par son arrogance et son manque de respect. Il nous adressait la parole avec une brutalité inutile et nous assénait de petits coups de crosse pour nous obliger à courir. Lorsque nous traînions les pieds, épuisés ou simplement réticents à nous soumettre à ses injonctions, il nous donnait des coups de pied.
Nous étions ainsi conduits vers notre première destination : la base militaire improvisée de Toulel Tabaldé, le terrain de football du village.
Une fois arrivés, les militaires nous ordonnèrent d'effectuer des exercices physiques, notamment des mouvements abdominaux et pectoraux. À peine avions-nous commencé à mesurer la rudesse de notre situation que d'autres jeunes furent amenés à leur tour.
Parmi eux se trouvait mon petit frère, Baba Oumar Touré, dit Mamma Selly, âgé d'à peine quatorze ans. Il y avait également Samba Hamma Diallo, le fils de Baba Hamma.
En voyant le vieux Hamma Diallo parmi nous, je demandai aux gendarmes de le libérer puisque son fils venait d'être retrouvé. Samba se manifesta alors pour faire savoir qu'il était bien là. Son père fut finalement relâché.
Mon petit frère Baba Oumar fut, lui aussi, libéré un peu plus tard, avant notre transfert vers Kaédi dans la journée.
Mais le spectacle le plus révoltant restait encore à venir.
III. L'humiliation d'un homme de Dieu
Parmi les personnes arrêtées figurait également notre grand-père, feu El Hadj Abou Malal Ba, directeur de l'école élémentaire du village.
C'était un homme pieux, vénérable et profondément respecté, non seulement à Jowol, mais aussi dans toute la contrée. Son autorité morale reposait sur sa foi, sa sagesse et les services qu'il avait rendus à sa communauté.
Pourtant, les hommes chargés de faire respecter l'ordre n'éprouvèrent aucun scrupule à l'humilier.
Ils le firent courir depuis son école jusqu'à la base militaire de Toulel Tabaldé. Son tort ? Être le père d'Amadou Alpha Ba, l'un des militants Flamistes recherchés, que les autorités n'arrivaient pas à retrouver depuis Nouakchott.
Une fois encore, la parenté devenait un motif de persécution.
Quel crime avait donc commis cet homme âgé, sinon celui d'être le père d'un fils recherché par les autorités ?
Cette pratique du « crime de parenté », que je dénonce ici à partir de mes souvenirs, me paraissait alors aussi absurde qu'injuste. Comment pouvait-on prétendre faire régner l'ordre en s'en prenant à des parents qui n'avaient commis aucune des actions reprochées à leurs proches ?
Et pourtant, ce jour-là, à Jowol, nous en étions les témoins directs.
Une autre scène vint encore aggraver notre indignation. Les gendarmes arrêtèrent Goggo Daya Diaw, l'épouse de notre regretté oncle Bocar Thiondy Thiam, une femme du village enceinte et presque arrivée au terme de sa grossesse. Elle n'avait, à notre connaissance, commis aucun autre acte que celui d'avoir exprimé à haute voix son indignation devant le traitement infligé au vieux marabout et aux jeunes arrêtés.
Son arrestation ajoutait une nouvelle dimension à l'injustice que nous étions en train de vivre.
En une seule journée, plus d'une trentaine de jeunes furent ainsi arrêtés et regroupés sur le terrain de football de Toulel Tabaldé, transformé pour la circonstance en un véritable camp de détention.
Un lieu habituellement consacré aux jeux, aux rencontres et à la joie des jeunes du village était devenu, en quelques heures, un espace de contrainte et d'humiliation.
IV. Le convoi de la résistance
Vers midi, les militaires nous firent monter dans des camions pour nous conduire à Kaëdi, à environ dix-huit kilomètres de notre village natal. Notre destination était la brigade et la compagnie de gendarmerie de cette ville.
Dans le camion, je remarquai déjà le malaise de certains gardes négro-africains qui nous accompagnaient. Leur attitude laissait transparaître une gêne qu'ils cherchèrent à nous expliquer.
Ils nous demandaient de ne pas leur en vouloir. Selon leurs propres paroles, ils ne faisaient qu'obéir aux ordres de leurs supérieurs hiérarchiques, même lorsqu'ils auraient préféré agir autrement.
Ces échanges me frappèrent. Au milieu de cette escorte armée, alors que nous étions privés de liberté, certains de ceux qui nous conduisaient semblaient vouloir nous faire comprendre qu'ils n'approuvaient pas nécessairement ce qui se passait.
Lorsque notre convoi traversa le marché du village, une scène inattendue se produisit.
Des femmes nous applaudissaient et entonnaient des chants en notre honneur. Elles nous encourageaient à leur manière, transformant notre départ forcé en une manifestation de solidarité populaire.
Malgré les armes, les menaces et la présence de nos gardiens, nous leur répondions par des sourires et en levant les doigts en forme de V, le V de la victoire.
Pour nous, ce signe incarnait la résistance, l'espoir et le refus de céder à la peur.
Il évoquait également une histoire plus ancienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le V de la victoire avait été popularisé par Winston Churchill, Premier ministre britannique. Son utilisation comme symbole de résistance avait notamment été encouragée en Belgique occupée par Victor de Laveleye, ancien ministre belge exilé à Londres, qui avait appelé ses compatriotes, sur les ondes de la BBC, à tracer cette lettre partout dans le pays pour signifier aux occupants que la résistance continuait.
À notre manière, en ce mois d'octobre 1986, nous faisions de ce même geste un signe de défi et d'espérance.
Nous étions prisonniers, mais nous voulions montrer que notre détermination demeurait intacte.
Loin de nous laisser intimider, nous continuions à parler et même à plaisanter. Je me souviens avoir lancé, avec un certain dédain :
« Ne vous inquiétez pas, nous allons aux obsèques de Samora Machel ! »
Samora Machel, figure historique du mouvement de libération mozambicain FRELIMO et président du Mozambique, venait de mourir dans un accident d'avion, le 19 octobre 1986, survenu en Afrique australe, près de la frontière entre l'Afrique du Sud et le Mozambique.
Cette boutade était ma façon de tenir tête à la peur. Elle exprimait aussi notre volonté de conserver, malgré les circonstances, notre humour et notre liberté intérieure.
Nous étions emmenés de force, mais nous refusions de nous comporter comme des hommes déjà vaincus.
V. Les premières images de l'enfer carcéral
À notre arrivée à Kaëdi, les militaires nous débarquèrent à la brigade de gendarmerie située dans le quartier de Moderna, non loin de l'ancienne Maison des jeunes.
C'est là que je vis sortir d'une salle d'interrogatoire mon mentor politique, Ibrahima Ibrahima Mifo Sow.
Le spectacle me bouleversa.
L'homme que je connaissais était presque méconnaissable. Ses longs cheveux étaient en désordre, ses vêtements étaient extrêmement sales et son visage portait les marques évidentes de la fatigue et des nuits sans sommeil.
Il était difficile de reconnaître, dans cet homme éprouvé, celui qui m'avait guidé dans mes premiers engagements politiques.
Son apparence me fit comprendre, mieux que de longs discours, ce que pouvaient signifier les interrogatoires et la détention dans ces locaux.
Un peu plus loin, nous aperçûmes notre camarade Dia Alassane Aly, dit Diaz, isolé dans une cellule. Il nous observait à travers une porte entrouverte. De loin, il me salua d'un signe de la main.
Il était menotté.
Puis il me montra son dos, couvert de traces de sang.
Cette image reste gravée dans ma mémoire.
Sans pouvoir nous parler librement, il cherchait à communiquer avec nous par des gestes et des mouvements de la bouche. Son regard exprimait une inquiétude profonde. Il semblait vouloir me dire :
« Ils t'ont arrêté, toi aussi ! Tu es foutu ! Tu vois mon dos ? »
Dans ce bref échange silencieux, j'entrevis une partie du calvaire qui pouvait nous attendre.
Jusque-là, nous avions connu les arrestations, les brutalités, les humiliations et le transfert sous escorte militaire. Désormais, les signes de la violence carcérale se dressaient devant nous, incarnés par le corps meurtri de notre camarade.
Ce que nous découvrions à la brigade de Kaëdi nous donnait un premier aperçu des épreuves qui nous attendaient dans les geôles du régime du colonel Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya.
Le 30 octobre 1986 s'achevait ainsi sur cette vision : celle d'un camarade meurtri, d'un mentor méconnaissable et d'une liberté qui semblait déjà bien loin.
Pourtant, au fond de moi, subsistait cette force que les bénédictions de ma mère avaient ravivée le matin même. Je gardais en mémoire ses paroles, les chants des femmes de Jowol et nos doigts levés en signe de victoire.
C'était peu, face à l'immensité de l'épreuve.
À suivre…
Kaaw Touré
LLC !
NB: Photo prise à Kaédi en 1987, après ma sortie de prison.

RÉACTION DE NOTRE COMPATRIOTE, LA JOURNALISTE Salwa Cherif À MON TÉMOIGNAGE SUR LES ANNÉES DE BRAISE EN MAURITANIE.

Je redecouvre à chaque fois le récit de ton expérience avec la même tristesse, la même incompréhension : pourquoi? Comment peut on en arrive...