I. L'aube d'un jour funesteDès les premières heures de la journée du 30 octobre 1986, bien avant la prière de Fadjr, notre maison familiale, celle de l'imam de Jowol, était déjà encerclée par une vingtaine de gardes et de gendarmes lourdement armés. Toute la nuit, des individus inconnus, enturbannés, avaient rôdé autour de notre domicile, comme des ombres annonciatrices d'un mauvais présage.
Vers sept heures du matin, un adjudant-chef maure, accompagné de deux gardes armés jusqu'aux dents, pénétra dans notre maison. Mon père était assis sur son tapis de prière, le transistor à proximité, absorbé par les nouvelles du jour. Les hommes le saluèrent avant de lui annoncer qu'ils étaient venus me chercher.
Mon père leur demanda de patienter dehors, le temps de m'informer de leur présence. Il entra dans notre appartement, où j'étais assis aux côtés de ma mère et de mes petits frères et sœurs. Je venais tout juste de terminer mon petit déjeuner.
Il s'approcha de moi et me dit en pulaar :
« Be ngarii ! » — Ils sont venus !
Cette annonce ne provoqua ni surprise ni affolement dans la famille. Depuis plusieurs jours, je m'attendais à cette visite et à mon arrestation, au lendemain de notre manifestation contre le régime militaire. Moralement, j'étais préparé à cette éventualité. Je savais que notre engagement pouvait nous conduire derrière les barreaux, mais cette perspective ne m'avait pas détourné de mes convictions.
J'embrassai ma mère, mes petits frères et sœurs, puis leur dis au revoir. C'était un moment douloureux, mais je m'efforçais de rester digne et de ne rien laisser paraître de mes émotions.
Ma mère me regarda et me dit en pulaar :
« Min kalfiniima Allah. ». Autrement dit : « Nous te confions au Bon Dieu. »
Puis, avec cette force morale qui caractérisait sa personnalité, elle ajouta une parole dont l'écho ne m'a jamais quitté :
« Si jamais j'ai dérogé, ne serait-ce qu'un seul jour, à ma dignité, que tu ne reviennes pas de cette épreuve ! »
Ces paroles, chargées de foi, de dignité et de courage, furent pour moi une véritable bénédiction. Elles me donnèrent la force d'affronter l'inconnu qui m'attendait.
Réconforté par les prières de ma mère, je sortis de la maison. Les hommes armés m'attendaient devant la porte. Ils m'ordonnèrent de les suivre et se disposèrent autour de moi, m'enfermant dans un véritable étau humain.
Je quittai ainsi le domicile familial sous les regards hagards et inquiets de mes parents, de mes oncles, de mes tantes, de mes frères et de mes sœurs, tous accourus pour assister à la scène.
Ma mère, indignée par ce déploiement de force disproportionné, ne put contenir sa colère. Elle lança aux hommes, d'une voix forte, des reproches cinglants, mêlés de piques et de quolibets :
« Vous n'avez pas honte de mobiliser toute une armée pour arrêter un gosse qui n'a même pas dix-huit berges? »
Ce furent les dernières paroles que j'entendis avant de franchir le seuil de notre domicile familial.
Je ne savais pas encore ce que l'avenir me réservait. Mais je savais que, ce matin-là, je ne quittais pas seulement la maison de mes parents : je franchissais le seuil d'une épreuve qui allait marquer durablement ma vie.
Notre escorte se dirigea ensuite vers le domicile d'un autre camarade figurant sur la liste des personnes recherchées : Diallo Ibrahima Hamma, plus connu sous le sobriquet de Baba Samba yari Kenkeli.
Mais Baba Samba était absent.
Faute de mettre la main sur lui, les gendarmes décidèrent d'emmener son père. Puisque le fils n'était pas là, le père allait donc prendre sa place !
Ainsi s'exerçait ce que je ne peux appeler autrement qu'un crime de parenté : être arrêté, humilié ou puni non pour ses propres actes, mais simplement parce qu'on est le père, le fils ou le proche d'une personne recherchée.
Un gendarme particulièrement zélé, du nom d'Abou Thioub, métis hartano-pulaar originaire de Kiffa, se distinguait par son arrogance et son manque de respect. Il nous adressait la parole avec une brutalité inutile et nous assénait de petits coups de crosse pour nous obliger à courir. Lorsque nous traînions les pieds, épuisés ou simplement réticents à nous soumettre à ses injonctions, il nous donnait des coups de pied.
Nous étions ainsi conduits vers notre première destination : la base militaire improvisée de Toulel Tabaldé, le terrain de football du village.
Une fois arrivés, les militaires nous ordonnèrent d'effectuer des exercices physiques, notamment des mouvements abdominaux et pectoraux. À peine avions-nous commencé à mesurer la rudesse de notre situation que d'autres jeunes furent amenés à leur tour.
Parmi eux se trouvait mon petit frère, Baba Oumar Touré, dit Mamma Selly, âgé d'à peine quatorze ans. Il y avait également Samba Hamma Diallo, le fils de Baba Hamma.
En voyant le vieux Hamma Diallo parmi nous, je demandai aux gendarmes de le libérer puisque son fils venait d'être retrouvé. Samba se manifesta alors pour faire savoir qu'il était bien là. Son père fut finalement relâché.
Mon petit frère Baba Oumar fut, lui aussi, libéré un peu plus tard, avant notre transfert vers Kaédi dans la journée.
Mais le spectacle le plus révoltant restait encore à venir.
III. L'humiliation d'un homme de Dieu
Parmi les personnes arrêtées figurait également notre grand-père, feu El Hadj Abou Malal Ba, directeur de l'école élémentaire du village.
C'était un homme pieux, vénérable et profondément respecté, non seulement à Jowol, mais aussi dans toute la contrée. Son autorité morale reposait sur sa foi, sa sagesse et les services qu'il avait rendus à sa communauté.
Pourtant, les hommes chargés de faire respecter l'ordre n'éprouvèrent aucun scrupule à l'humilier.
Ils le firent courir depuis son école jusqu'à la base militaire de Toulel Tabaldé. Son tort ? Être le père d'Amadou Alpha Ba, l'un des militants Flamistes recherchés, que les autorités n'arrivaient pas à retrouver depuis Nouakchott.
Une fois encore, la parenté devenait un motif de persécution.
Quel crime avait donc commis cet homme âgé, sinon celui d'être le père d'un fils recherché par les autorités ?
Cette pratique du « crime de parenté », que je dénonce ici à partir de mes souvenirs, me paraissait alors aussi absurde qu'injuste. Comment pouvait-on prétendre faire régner l'ordre en s'en prenant à des parents qui n'avaient commis aucune des actions reprochées à leurs proches ?
Et pourtant, ce jour-là, à Jowol, nous en étions les témoins directs.
Une autre scène vint encore aggraver notre indignation. Les gendarmes arrêtèrent Goggo Daya Diaw, l'épouse de notre regretté oncle Bocar Thiondy Thiam, une femme du village enceinte et presque arrivée au terme de sa grossesse. Elle n'avait, à notre connaissance, commis aucun autre acte que celui d'avoir exprimé à haute voix son indignation devant le traitement infligé au vieux marabout et aux jeunes arrêtés.
Son arrestation ajoutait une nouvelle dimension à l'injustice que nous étions en train de vivre.
En une seule journée, plus d'une trentaine de jeunes furent ainsi arrêtés et regroupés sur le terrain de football de Toulel Tabaldé, transformé pour la circonstance en un véritable camp de détention.
Un lieu habituellement consacré aux jeux, aux rencontres et à la joie des jeunes du village était devenu, en quelques heures, un espace de contrainte et d'humiliation.
IV. Le convoi de la résistance
Vers midi, les militaires nous firent monter dans des camions pour nous conduire à Kaëdi, à environ dix-huit kilomètres de notre village natal. Notre destination était la brigade et la compagnie de gendarmerie de cette ville.
Dans le camion, je remarquai déjà le malaise de certains gardes négro-africains qui nous accompagnaient. Leur attitude laissait transparaître une gêne qu'ils cherchèrent à nous expliquer.
Ils nous demandaient de ne pas leur en vouloir. Selon leurs propres paroles, ils ne faisaient qu'obéir aux ordres de leurs supérieurs hiérarchiques, même lorsqu'ils auraient préféré agir autrement.
Ces échanges me frappèrent. Au milieu de cette escorte armée, alors que nous étions privés de liberté, certains de ceux qui nous conduisaient semblaient vouloir nous faire comprendre qu'ils n'approuvaient pas nécessairement ce qui se passait.
Lorsque notre convoi traversa le marché du village, une scène inattendue se produisit.
Des femmes nous applaudissaient et entonnaient des chants en notre honneur. Elles nous encourageaient à leur manière, transformant notre départ forcé en une manifestation de solidarité populaire.
Malgré les armes, les menaces et la présence de nos gardiens, nous leur répondions par des sourires et en levant les doigts en forme de V, le V de la victoire.
Pour nous, ce signe incarnait la résistance, l'espoir et le refus de céder à la peur.
Il évoquait également une histoire plus ancienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le V de la victoire avait été popularisé par Winston Churchill, Premier ministre britannique. Son utilisation comme symbole de résistance avait notamment été encouragée en Belgique occupée par Victor de Laveleye, ancien ministre belge exilé à Londres, qui avait appelé ses compatriotes, sur les ondes de la BBC, à tracer cette lettre partout dans le pays pour signifier aux occupants que la résistance continuait.
À notre manière, en ce mois d'octobre 1986, nous faisions de ce même geste un signe de défi et d'espérance.
Nous étions prisonniers, mais nous voulions montrer que notre détermination demeurait intacte.
Loin de nous laisser intimider, nous continuions à parler et même à plaisanter. Je me souviens avoir lancé, avec un certain dédain :
« Ne vous inquiétez pas, nous allons aux obsèques de Samora Machel ! »
Samora Machel, figure historique du mouvement de libération mozambicain FRELIMO et président du Mozambique, venait de mourir dans un accident d'avion, le 19 octobre 1986, survenu en Afrique australe, près de la frontière entre l'Afrique du Sud et le Mozambique.
Cette boutade était ma façon de tenir tête à la peur. Elle exprimait aussi notre volonté de conserver, malgré les circonstances, notre humour et notre liberté intérieure.
Nous étions emmenés de force, mais nous refusions de nous comporter comme des hommes déjà vaincus.
V. Les premières images de l'enfer carcéral
À notre arrivée à Kaëdi, les militaires nous débarquèrent à la brigade de gendarmerie située dans le quartier de Moderna, non loin de l'ancienne Maison des jeunes.
C'est là que je vis sortir d'une salle d'interrogatoire mon mentor politique, Ibrahima Ibrahima Mifo Sow.
Le spectacle me bouleversa.
L'homme que je connaissais était presque méconnaissable. Ses longs cheveux étaient en désordre, ses vêtements étaient extrêmement sales et son visage portait les marques évidentes de la fatigue et des nuits sans sommeil.
Il était difficile de reconnaître, dans cet homme éprouvé, celui qui m'avait guidé dans mes premiers engagements politiques.
Son apparence me fit comprendre, mieux que de longs discours, ce que pouvaient signifier les interrogatoires et la détention dans ces locaux.
Un peu plus loin, nous aperçûmes notre camarade Dia Alassane Aly, dit Diaz, isolé dans une cellule. Il nous observait à travers une porte entrouverte. De loin, il me salua d'un signe de la main.
Puis il me montra son dos, couvert de traces de sang.
Cette image reste gravée dans ma mémoire.
Sans pouvoir nous parler librement, il cherchait à communiquer avec nous par des gestes et des mouvements de la bouche. Son regard exprimait une inquiétude profonde. Il semblait vouloir me dire :
« Ils t'ont arrêté, toi aussi ! Tu es foutu ! Tu vois mon dos ? »
Dans ce bref échange silencieux, j'entrevis une partie du calvaire qui pouvait nous attendre.
Jusque-là, nous avions connu les arrestations, les brutalités, les humiliations et le transfert sous escorte militaire. Désormais, les signes de la violence carcérale se dressaient devant nous, incarnés par le corps meurtri de notre camarade.
Ce que nous découvrions à la brigade de Kaëdi nous donnait un premier aperçu des épreuves qui nous attendaient dans les geôles du régime du colonel Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya.
Le 30 octobre 1986 s'achevait ainsi sur cette vision : celle d'un camarade meurtri, d'un mentor méconnaissable et d'une liberté qui semblait déjà bien loin.
Pourtant, au fond de moi, subsistait cette force que les bénédictions de ma mère avaient ravivée le matin même. Je gardais en mémoire ses paroles, les chants des femmes de Jowol et nos doigts levés en signe de victoire.
C'était peu, face à l'immensité de l'épreuve.
NB: Photo prise à Kaédi en 1987, après ma sortie de prison.