Il y a des matins où l’on se réveille avec le sentiment que la vie nous demande simplement de sourire. Non pas parce que tout va bien, mais parce que l’espoir, même fragile, mérite toujours d’être entretenu.Je l’ai appris dans les moments les plus sombres de mon existence. En 1986, lorsque nous fûmes arrêtés et incarcérés à la prison civile de Kaëdi, je découvris une vérité que je n’ai jamais oubliée : un sourire peut devenir une forme de résistance.
La prison n’avait rien d’un lieu où l’on pouvait facilement sourire. Les conditions de détention étaient difficiles, humiliantes. Aux souffrances physiques s’ajoutaient les blessures morales, les humiliations, la peur et l’incertitude. Nous étions enfermés derrière des murs, séparés de nos familles, de nos habitudes, de notre liberté.
Et pourtant, je m’efforçais de conserver mon petit sourire. Ce n’était pas un sourire d’insouciance. Encore moins un sourire de provocation. C’était un sourire intérieur, celui d’un homme qui refuse de laisser son âme être enfermée avec son corps.
Je me souviens particulièrement d’un jour où l’une de mes tantes, venue nous rendre visite, me regarda avec étonnement. Elle semblait chercher sur mon visage les traces de ce que nous vivions derrière ces murs.
— **Mais Kaaw, tu m’étonnes beaucoup ! En prison comme en dehors de la prison, tu es toujours souriant. Tu es vraiment exceptionnel !**
Je lui répondis avec ce même petit sourire qu’elle venait de remarquer :
— **Goggo Diyé, je garde toujours l’espoir en Dieu, parce que j’ai la conscience tranquille. Je n’ai tué personne, je n’ai volé personne. Et si c’était à refaire, je continuerais la lutte contre ce pouvoir une fois libre.**
Puis je lui expliquai que, pour moi, montrer une mine accablée aurait aussi été une manière de donner une victoire à ceux qui nous détenaient. Je ne voulais pas qu’ils pensent qu’ils nous avaient vaincus.
Je ne voulais pas qu’ils puissent lire sur mon visage le regret de mon engagement.
Je voulais leur montrer, tout jeune que j'étais, avec mes 18 berges, que j’avais un moral d’acier.
Et surtout, je voulais leur prouver qu’ils ne réussiraient jamais à m’enlever mon sourire.
Avec le temps, ce sourire devint pour moi une véritable discipline de vie. Il m’aida à relativiser beaucoup de choses et à traverser des épreuves que je n’aurais peut-être pas supportées autrement.
En prison, malgré tout ce qui nous entourait, nous trouvions encore la force de rire. Nous plaisantions entre nous, nous racontions des histoires drôles, nous chantions. Quelques instants de rire suffisaient parfois à faire disparaître, ne serait-ce qu’un moment, les murs, les barreaux et la pesanteur de notre enfermement.
Nos geôliers eux-mêmes semblaient parfois perplexes. Ils nous regardaient, nous écoutaient rire ou chanter, et devaient certainement se demander si nous étions vraiment des « gens normaux !».
Plus tard, pendant mon long exil, loin de ma famille, loin de la chaleur de ma terre natale, ce petit sourire m’accompagna encore dans le froid nordique Il devint une sorte de compagnon silencieux, une manière de dire à la vie :" tu peux me faire souffrir, tu peux m’éloigner des miens, tu peux m’imposer l’épreuve, mais tu ne décideras pas de ce que je deviendrai"
Alors, prenez soin de vous.
Souriez la vie, même lorsque le sourire vous coûte la vie.
Que Dieu vous protège.
Bonne journée et bon week-end à toutes et à tous
Demain il fera jour et la lutte continue !