Maayo wonaa keerol ! Le fleuve n’est pas une frontière !
N’en déplaise aux esprits étroits, aux petits chauvinismes et aux nationalismes qui voudraient enfermer les peuples dans les limites tracées par les cartes coloniales, je suis chez moi à Jowol Rewo(Mauritanie) comme à Jowol Worgo(Sénégal). Je suis chez moi à Guiraye Rewo ou Guiraye Worgo, à Matam Worgo ou Matam Kaggu laaɗe, à Maatamel Rewo, Mow, Gawol, Dial, Thilogne, Mbolo Biraan , Aañameeji, Gawdal, Diamel, Dondou, Keeɗeele, Aali Wuuri, Nguidjilone- Daara Koliyaaɓe, Sadel, Woudourou, Koundel, Tokomadji, Tigueré, Thiempeng , Bokki Diawe, Ndouloumadji, Doumnga, Nganno, Haayre Law, Thielaw, Doɗel, Macina Tooro, Duwoyra, Fanaye, Diagnoum, Thilé Boubacar et dans tant d’autres villages du Fouta Toro où vivent mes oncles, mes tantes, mes cousins et mes cousines.
Je suis chez moi partout au Fouta Toro.
Faudrait-il désormais un visa de séjour pour aller me recueillir sur les sables de Bilbassi ou cultiver mes champs de Helata ? Faudrait-il présenter des papiers pour rendre visite à mes parents, retrouver les lieux de mon enfance ou fouler la terre de mes ancêtres ? Quelle absurdité pour un Fuutanke ! Quelle violence faite à la mémoire, à la parenté et à l’histoire !
Peut-on, par un simple trait sur une carte coloniale, couper un peuple de lui-même, effacer une mémoire séculaire et rompre un cordon ombilical tissé au fil des générations ?
Je refuse cette amnésie imposée. Je refuse que les frontières administratives héritées du colonisateur deviennent des frontières dans les cœurs, dans les consciences et dans les liens familiaux.
Un peuple, deux rives, une même mémoire
Nous sommes le peuple des deux rives. Nous appartenons à cet espace historique et culturel du Tekrour et du Fouta Toro, inscrit dans un ensemble de relations et de circulations ouest-africaines que l’histoire a façonné au fil des siècles, et que l’on peut également replacer dans le vaste espace sénégambien.
Cet espace culturel, qui s’étend des régions de la Mauritanie centrale, autour de Moudjeria et de Tidjikja, jusqu’à la Casamance et à la Guinée-Bissau, en passant par une partie du Mali, a vu évoluer de nombreuses communautés. Leurs langues, leurs échanges, leurs alliances, leurs parentés et leurs destins se sont entremêlés au cours de longues périodes historiques.
Les frontières politiques actuelles ne sauraient, à elles seules, rendre compte de cette profondeur historique.
La colonisation française a profondément bouleversé cet espace en imposant de nouvelles divisions administratives et territoriales. Mais elle n’a pas fait disparaître toutes les solidarités, toutes les mémoires ni toutes les consciences d’appartenance qui s’étaient constituées bien avant son arrivée.
Les cartes changent. Les administrations se succèdent. Les États naissent et se transforment. Mais les peuples ne cessent pas d’avoir une histoire parce qu’une frontière leur a été imposée.
Le fleuve de mon enfance n’était pas une frontière
Je suis un fils de la vallée du fleuve Sénégal. Depuis ma tendre enfance, j’ai navigué entre ses deux rives, tantôt pour rejoindre nos champs de culture, tantôt pour assister aux séances de lutte traditionnelle, participer à des tournois de football ou prendre part aux journées culturelles qui réunissaient les villages des deux côtés du fleuve.
À cette époque, je ne vivais pas le fleuve comme une frontière séparant deux pays. Je le connaissais comme un espace de vie, de passage, de rencontre et de partage.
Adolescent, j’ai parcouru, en pirogue, à pied ou à dos d’âne, de nombreux villages de mon Fouta natal, du nord au sud du fleuve. Avec mes amis et mes camarades de classe d’âge — nos *pelle* —, je participais aux séances de lutte traditionnelle, sous la lueur du feu de bois ou au clair de lune.
Ces moments étaient bien plus que de simples divertissements. Ils étaient des écoles de fraternité, des lieux de socialisation et de transmission, où se construisaient les amitiés, les solidarités et le sentiment d’appartenir à une même communauté de destin.
C’était le bon vieux temps, avant que notre vallée ne soit transformée, pour tant de familles, en une vallée de larmes, de résignation et de désolation.
Je garde de cette époque une conviction profonde : le fleuve nous rapprochait bien davantage qu’il ne nous séparait.
Jowol Rewo et Jowol Worgo : un même village, une même histoire
Chez moi, il y a deux Jowol : Jowol Rewo, en Mauritanie, et Jowol Worgo, au Sénégal.
Deux noms, deux territoires administratifs, mais un même village dans la mémoire de ses habitants. Les mêmes familles vivent de part et d’autre. Les mêmes liens de parenté les unissent. La même langue résonne dans les concessions. La même culture rythme les existences. Et la même histoire relie les générations.
Avant les années de braise en Mauritanie, nous partagions avec Jowol Worgo les mêmes mosquées, les mêmes cimetières, les mêmes écoles et les mêmes champs de culture. Nous célébrions ensemble les baptêmes et les mariages. Nous accompagnions ensemble nos morts dans leur dernier voyage. Nos joies étaient communes, nos deuils partagés et nos liens familiaux plus forts que les décisions prises loin de nos villages.
Voilà ce qu’était notre réalité vécue.
Voilà ce qu’aucun décret ne peut entièrement effacer.
Car une frontière peut séparer des territoires sans parvenir à séparer les souvenirs, les affections et les liens du sang.
Jaalowaali : la fraternité organisée des deux rives
Je me souviens également de notre fédération d’associations culturelles dans le Ngenaar, au Fouta : **Jaalowaali**.
Avant les années de braise en Mauritanie, cette fédération réunissait plus d’une dizaine de villages, de Jowol, côté mauritanien, jusqu’à Koundel, côté sénégalais.
Chaque année, pendant les vacances d’été, un village accueillait à tour de rôle une grande semaine culturelle et sportive à laquelle participaient les associations membres de Jaalowaali.
Ces rencontres donnaient lieu à une multitude d’activités : représentations théâtrales, chorales, ballets, poésie, conférences publiques, opérations d’assainissement des villages, plantations d’arbres, compétitions de football et épreuves d’athlétisme.
Mais l’essentiel était ailleurs, au-delà des spectacles, des compétitions et des festivités.
L’essentiel résidait dans ces retrouvailles, dans les amitiés qui se nouaient, dans les parentés qui se redécouvraient et dans les solidarités qui se renforçaient. Des jeunes venus des deux rives apprenaient à se connaître, à travailler ensemble et à cultiver un idéal commun.
Jaalowaali était une manière de vivre notre appartenance. Une façon de faire de la culture un pont entre les villages. Une manière de résister, par la fraternité, à l’enfermement des identités dans des frontières administratives.
C’était aussi une expression concrète de notre idéal panafricain : celui d’une Afrique où les peuples se rencontrent, se reconnaissent et construisent leur avenir sans renier leur passé.
Jaalowaali n’était pas seulement une fédération culturelle. C’était la fraternité des deux rives mise en pratique.
Et son esprit demeure résumé dans cette formule pulaar qui traverse notre mémoire :
« Maayo wonaa keerol ! »
Le fleuve n’est pas une frontière !
Nos appartenances ne s’arrêtent pas aux frontières
Je me sens chez moi au Sénégal comme en Mauritanie, comme tout Foutanke attaché à sa terre, à sa langue et à ses ancêtres, tout Waalo-Waalo, tout Guidimakhanke qui reconnaît la profondeur de ses attaches historiques et culturelles.
L’histoire de la région ne se réduit pas à celle des États contemporains. Elle plonge ses racines dans des formations politiques anciennes, des réseaux d’échanges, des communautés linguistiques et des espaces de coexistence dont le Tekrour et le Fouta Toro constituent des références majeures.
Cette réflexion sur les appartenances dépasse d’ailleurs les seules communautés de la vallée. Les populations maures elles-mêmes entretiennent des liens historiques et culturels qui traversent les frontières contemporaines du Maghreb et du Sahara occidental. Les trajectoires des familles, des confédérations et des communautés ne se laissent pas toujours enfermer dans les cadres territoriaux modernes.
Reconnaître ces réalités ne signifie pas nier l’existence des États ni ignorer les droits et les obligations qui en découlent. Cela signifie simplement rappeler une vérité fondamentale : l’identité d’un peuple est souvent plus ancienne, plus vaste et plus complexe que les frontières de l’État auquel il appartient aujourd’hui.
Les parcours de certaines personnalités en témoignent également. Nous avons vu les deux frères Wane, comme le rappelle notre mémoire collective, occuper des fonctions ministérielles dans les deux pays. Nous avons connu notre père et oncle Mamoudou Touré, premier ambassadeur de la Mauritanie à Paris avant qu’il ne devienne ministre des Finances au Sénégal.
Ces trajectoires illustrent combien les destins individuels et familiaux peuvent relier des espaces que les administrations distinguent.
Elles nous rappellent que les histoires nationales et les histoires familiales ne suivent pas toujours des chemins séparés.
Quand les décrets ont redessiné nos territoires
Il faut aussi rappeler les faits historiques qui ont progressivement transformé les relations entre les deux rives.
Le 10 avril 1904, un arrêté colonial rattacha provisoirement à la Mauritanie occidentale des territoires situés sur la rive droite du fleuve Sénégal. Cette réorganisation s’inscrivait dans le processus de construction administrative de la Mauritanie par la puissance coloniale française, dans un contexte d'affaiblissement et de transformation des pouvoirs précoloniaux.
Le 8 décembre 1933, un décret colonial délimita la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie.
Le 3 juillet 1944, les deux Hodhs furent rattachés à la Mauritanie, dans un contexte politique et religieux marqué notamment par les événements liés au courant hamalliste. Les circonstances et la portée exacte de cette décision méritent d’être replacées dans leur contexte documentaire.
Après la conférence de Brazzaville, la Mauritanie, comme les autres territoires colonisés de l’Afrique-Occidentale française, entra progressivement dans une nouvelle phase de représentation politique.
Jusqu’au 2 juin 1946, son nom figurait aux côtés de celui du Sénégal sous l’appellation de « Circonscription Mauritanie-Sénégal ». Cette organisation témoigne de la manière dont les cadres politiques et territoriaux se sont progressivement différenciés au cours de la période coloniale.
En novembre 1946, les Mauritaniens furent appelés pour la première fois à élire leur propre député au Parlement français.
Ces dates ne sont pas de simples repères dans un manuel d’histoire. Elles nous invitent à comprendre comment se sont constitués les cadres territoriaux dans lesquels nous vivons aujourd’hui.
Elles nous obligent surtout à distinguer deux réalités : d’un côté, l’histoire administrative des territoires ; de l’autre, l’histoire longue des populations qui les habitaient, les cultivaient, les traversaient et y entretenaient leurs relations bien avant que ces délimitations ne prennent leur forme moderne.
Contre l’oubli, pour la transmission
Aujourd’hui, lorsque je repense à ces années, je ne vois pas seulement des villages séparés par un fleuve. Je revois des familles qui se retrouvaient sans formalités, des jeunes qui se mesuraient sur les terrains de football, des lutteurs qui faisaient vibrer les arènes improvisées, des associations qui organisaient des fêtes culturelles et des anciens qui transmettaient leur savoir aux générations nouvelles.
Je revois un monde où le voisin de l’autre rive n’était pas un étranger, mais un parent, un ami, un compagnon de lutte ou un frère de culture.
Se souvenir n’est pas vivre dans le passé. Se souvenir, c’est comprendre ce qui nous a construits. C’est transmettre aux jeunes générations une histoire plus vaste que les frontières qu’elles découvrent sur leurs cartes scolaires. C’est leur apprendre que l’on peut appartenir à un État sans renoncer à ses attaches familiales, linguistiques et culturelles de l’autre côté du fleuve.
Nous ne demandons pas que les frontières disparaissent par la seule force des mots. Nous demandons que les frontières ne deviennent pas des murs entre des peuples que l’histoire a profondément liés. Nous voulons que la dignité des personnes, les liens de parenté, les échanges culturels et la circulation légitime entre les communautés soient respectés.
Car un peuple qui oublie ses racines risque de perdre une part de lui-même. Et une génération qui ne reçoit pas la mémoire de ses anciens finit par croire que son histoire commence avec les frontières tracées sur une carte.
C’est pourquoi il nous appartient de raconter, de documenter et de transmettre. De recueillir les témoignages des anciens, de préserver les noms des villages, de conserver les récits de nos familles et de faire connaître l’histoire des associations culturelles qui ont uni les deux rives.
Ce que nous n’écrivons pas aujourd’hui risque de disparaître demain.
Ce que nous ne transmettons pas à nos enfants risque de leur devenir étranger.
Et ce que nous laissons tomber dans l’oubli, d’autres finiront peut-être par le raconter à notre place.
Je signe et je persiste
Je suis chez moi à Jowol Rewo comme à Jowol Worgo. Je suis chez moi partout où vivent les miens, partout où résonne notre langue, partout où se perpétuent nos traditions et partout où la mémoire du Fouta continue de battre.
Je suis le fils d’une vallée dont l’histoire ne commence pas avec la colonisation et dont la mémoire ne s’arrête pas aux limites des États contemporains.
Je suis l’héritier d’une culture qui a fait du fleuve un chemin, de la parenté un lien et de la rencontre une manière de vivre.
Maayo wonaa keerol !
Le fleuve n’est pas une frontière !
Je signe et persiste.
Demain, il fera jour. Et la lutte pour la mémoire, la dignité et la fraternité continue.
Kaaw Touré mo Jowol
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