Le 23 octobre 2023, à l’âge de 91 ans, s’éteignait Farba Jowol, une personnalité dont la vie se confond avec l’histoire, la mémoire et les valeurs de son Fouta natal.
Farba Jowol n’était pas un simple titre. Il portait en lui une longue histoire, celle du chef de village, mais aussi celle du chef de guerre et du commandant des armées du Fuuta, depuis l’époque de Koli Tenguella jusqu’à la fin du règne du grand résistant foutanké Abdoul Bocar Kane, figure de la résistance à la pénétration coloniale.
Farba Birane Hamet Ndiengoudi Diack, ancien combattant de l’armée française, incarnait à lui seul une certaine idée de Jowol, de ses traditions et de ses valeurs. Il était de ces hommes dont la seule présence impose le respect, non par la force de la contrainte, mais par la noblesse du caractère. Il était un symbole, un véritable Ceddo au sens noble du terme : courageux, charismatique, véridique, humble, ouvert aux autres et toujours élégant dans son attitude comme dans ses rapports humains.
Sa vie fut celle d’un homme debout, fidèle à ses convictions, attaché à sa communauté et profondément conscient de la responsabilité que lui conférait sa fonction.
Durant les années de braise, lorsque de jeunes habitants de Jowol furent arrêtés en octobre 1986 pour avoir organisé la première manifestation contre le régime du despote et sanguinaire président le colonel Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya à l’intérieur du pays, Farba Birane ne se déroba pas. Il fut à nos côtés, présent à chaque étape de cette épreuve : à la brigade de gendarmerie, à la compagnie de gendarmerie, au gouvernorat régional, à la prison et au palais de justice.
Sa présence n’était pas un geste de circonstance. Elle traduisait une fidélité profonde à sa communauté et une conception exigeante de la solidarité. Il savait que les responsabilités ne se mesurent pas seulement aux honneurs que l’on reçoit, mais surtout au courage dont on fait preuve lorsque les siens traversent l’adversité.
Il était de ceux qui ne détournent pas le regard lorsque l’injustice frappe. De ceux qui demeurent aux côtés des leurs, même lorsque la peur et les menaces invitent au silence.
1989 : le courage de dire non
L’année 1989 demeure l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire contemporaine des relations entre la Mauritanie et le Sénégal. Dans ce contexte de violences, de peur, de déplacements forcés et de déchirements humains, Farba Birane Hamet Ndiengoudi Diack fit preuve d’un courage remarquable.
Alors que les tensions sénégalo-mauritaniennes bouleversaient la vallée du fleuve Sénégal, il s’opposa fermement aux injonctions des autorités militaires qui voulaient obtenir de lui les noms des personnes considérées comme sénégalaises, notamment celles qui vivaient à Jowol ou qui y avaient fondé une famille en épousant des femmes du village, afin de les expulser vers le Sénégal.
Farba Birane opposa à ces exigences un refus catégorique.
Sa réponse, restée gravée dans la mémoire de ceux qui la rapportent, résume toute la noblesse de son engagement :
« Il n’y a aucun étranger ici à Jowol. Nous sommes tous des Fuutankooɓe. Déportez-moi avant de déporter un seul habitant du village. »
Il fallait du courage pour tenir une telle position dans un climat de peur et de répression. Il fallait une grande force morale pour opposer sa conscience aux injonctions de la force armée.
Ce jour-là, Farba Birane ne défendait pas seulement les habitants de Jowol. Il défendait une certaine idée de l’humanité : celle qui refuse que les appartenances deviennent des frontières entre les hommes, celle qui rappelle que les liens familiaux, l'histoire partagée et la fraternité ne peuvent être effacés par un ordre administratif ou une décision politique.
Déchu par décret, réhabilité par son peuple
Pour son opposition au régime de Maaouya Ould Taya, Farba Birane fut destitué de ses fonctions de chef de village par un décret ministériel, à travers le ministère de l’Intérieur alors dirigé par Djibril Ould Abdallah, connu sous le nom de Gabriel Cimper.
Mais si un pouvoir peut retirer un titre par décret, il ne peut, à lui seul, effacer la légitimité qu’un homme a acquise dans le cœur de son peuple. Farba Birane fut plus tard réhabilité par les habitants de Jowol, qui renouvelèrent leur confiance en lui et le reconnurent comme leur choix légitime. Il demeura ainsi leur voix autorisée, leur référence et le seul Farba reconnu par l’ensemble du village. Cette réhabilitation populaire fut, à sa manière, une victoire morale. Elle témoignait de la fidélité d’une communauté à un homme qui n’avait pas sacrifié ses principes pour préserver sa fonction.
Pour comprendre la place de Farba Birane dans la mémoire de son peuple, il faut également se souvenir de Jowol, ce village ancien du Fuuta et de la Mauritanie, dont les origines remontent, selon la tradition historique, à une époque bien antérieure à l’islamisation et à la colonisation.
Jowol s’inscrit dans la longue histoire des empires et des royaumes de la région, notamment ceux du Ghana, du Tekrour et du Mali, ainsi que dans celle des dynasties qui ont marqué le Fuuta.
À travers les siècles, Jowol a vu se succéder les générations, les pouvoirs et les bouleversements. Mais le village a conservé quelque chose d’essentiel : la conscience de ses racines, l’attachement à ses traditions et le respect de celles et ceux qui ont su incarner ses valeurs.
Farba Birane appartenait à cette lignée de gardiens de la mémoire. Il était de ces hommes qui ne portent pas seulement un nom ou une fonction, mais tout un héritage. En lui se rejoignaient l’histoire de Jowol, la mémoire du Fuuta et les exigences morales d’une tradition qui place l’honneur, le courage, la parole donnée et la solidarité au cœur de la vie collective.
Aujourd’hui, trois années se sont écoulées depuis son départ. Pourtant, le souvenir de baaba Farba Birane demeure vivant. Il demeure dans les récits que l’on transmet aux enfants, dans les souvenirs de ceux qui l’ont connu, dans la reconnaissance de ceux qu’il a soutenus et dans l’admiration de ceux qui voient en lui un modèle de courage et de droiture.
Farba Birane Hamet Ndiengoudi Diack nous laisse ainsi un héritage qui dépasse les frontières de Jowol. Que son nom continue d’être prononcé avec respect dans les concessions de Jowol, dans les villages de la commune de Jowol et partout où les valeurs de courage, d’honneur et de solidarité conservent leur sens.
Qu’Allah, le Tout-Puissant, lui ouvre les portes de Son vaste Paradis, lui accorde Son infinie miséricorde et fasse de sa dernière demeure un jardin de paix. Puisse la terre lui être légère.
Yoo Allah yurmo mo yaafoo mo. Yoo Allah haarnu mo Aljanna.
Jaak, Farba e jaati yahii!
Baaba Birane a désormais rejoint son fils, Farba Boucka Farba Birane Hamet, mon inséparable et fidèle ami, ainsi que son épouse défunte, Goggo Kooba Diack. Que leurs âmes reposent en paix et qu’Allah les réunisse dans Sa miséricorde.
Innaa lillaahi wa innaa ilayhi raajiʿuun.
Kaaw Touré dit Elimane Bilbassi
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